Lettre ouverte à la rédaction du journal LaVoix et du Luxemburger Wort, 2, rue Christophe Plantin, L-2988 Luxembourg
Dans votre numéro du 24 mai 2005, vous consacrez une page à la Grammaire de la langue luxembourgeoise du service de la Formation des adultes du M.E.N. Etant un des rares linguistes universitaires à travailler depuis 30 ans sur la langue luxembourgeoise, je me félicite de cette publication. L’éditeur y a mis le prix, mais sans risque, car vu la campagne de lancement dans les médias, vu le prix modique (argent public oblige !) et le nombre d’inscrits dans les cours de luxembourgeois, ce manuel scolaire attrayant et aéré se vendra bien, et tant mieux. Raison de plus de ne pas passer sous silence les anomalies et contre-vérités qui accompagnent cette publication.
Contre-vérité, l'affirmation selon laquelle le "dernier ouvrage sur le sujet" serait le Précis de R. Bruch de 1955. Ce propos, naïvement repris par Madame le Ministre, est une injure à l'égard de tous ceux qui depuis 50 ans font des recherches universitaires et didactiques sur la grammaire du luxembourgeois. Le dernier ouvrage sur le sujet est en réalité mon Parlons luxembourgeois (Paris : L’Harmattan, 2004), édité sans subvention aucune à partir d'un prêt-à-clicher de l’auteur; c'est parmi ces pages (41-210) destinées à des formateurs, donc moins simples et plus complètes que celles du manuel, que l'on trouve la dernière grammaire originale du luxembourgeois. Les rédacteurs du manuel le savent d’ailleurs fort bien, puisqu’ils citent mon livre dans leur bibliographie des ouvrages consultés, à côté d’un autre de mes livres : le Bescherelle La grammaire allemande, Paris, 2000, où ils ont aussi puisé largement.
Mystification, l'affirmation d’après laquelle le manuel serait une actualisation du Précis de Bruch. S'il s'agit de faire passer les cinq rédacteurs comme successeurs de l'universitaire mort en 1959, la tentative frise le ridicule. Car d’une part, le Précis bilingue n'a rien d'un manuel scolaire didactique (c'est un ouvrage original à forte orientation historique, dialectologique et géolinguistique), et l’ouvrage du M.E.N. n’en a à l’évidence retravaillé ni la forme ni le contenu. D’autre part, si l’on consulte une bibliographie un tant soit peu sérieuse des études grammaticales luxembourgeoises, on constate sans peine qu'aucun des rédacteurs du manuel n'a produit à ce jour un travail de recherche scientifique du niveau de ceux de Bruch. D’ailleurs, on ne le leur demande pas. Mais alors pourquoi vouloir donner le change ? Pourquoi se faire passer pour des "chercheurs" (trois années de "recherches" !), des "spécialistes" de linguistique, des "grammairiens" professionnels, des "actualisateurs" de Bruch et même des "prescripteurs et normateurs", puisque l’ambition déclarée des rédacteurs n’est pas moins (bigre !) que d’ "actualiser et de fixer une fois pour toutes" les règles de grammaire ? Pourquoi ne pas dire honnêtement ce qui est, et assumer le rôle de vulgarisateurs qui mettent en forme des savoirs qu’ils n’ont pas inventés. Pour aboutir à un ouvrage du niveau de celui de Bruch, même adapté aux apprenants adultes, il aurait fallu que le manuel soit retravaillé et harmonisé sérieusement par des gens qui soient à la fois spécialistes de la grammaire du luxembourgeois (le manuel manque singulièrement de cohérence sur ce point) et de la didactique des langues pour adultes (car la métalangue utilisée, souvent chaotique, est plus adaptée à des élèves scolarisés qu’à des adultes sortis du cadre scolaire qui risquent de buter sur les incohérences terminologiques). Hélas, le M.E.N. n’a pas cru devoir faire travailler ensemble des rédacteurs amateurs et les professionnels, grammairiens et didacticiens, dont ils s’inspirent. Dommage pour la qualité du manuel !
Autre point étrange, celui de vouloir faire passer comme "grouss Aarbecht" (c’est le qualificatif de Madame la Ministre) cette petite grammaire à l’emballage attrayant, mais dont le fond sent à chaque page la rédaction approximative et l’inspiration éclectique (et le mot inspiration est un doux euphémisme, du moins en ce qui concerne mes deux ouvrages cités !). Copié, le plan qui est loin d’être nouveau, de La grammaire de base de l’allemand, parue à Paris en 1988 (aujourd’hui, en France, on fait plutôt appel au plan des groupes syntaxiques comme on les trouve depuis 1986 dans mes diverses grammaires). Ce plan a des inconvénients qu’on retrouve dans le manuel, notamment les définitions floues (trois sens différents de la notion de groupe verbal : pp. 37, 75, 144 !), et des paragraphes aux multiples répétitions tout à fait inutiles : verbes en –éieren : 38 et 48 ; coordinateurs : 24 et 146 ; subordonnants : 30 et 148-156 ; cas 76 et 83 ; genre 77 et 81 (et que viennent faire dans une grammaire les 4 pages sur l’indication de l’heure ?). Bref cette petite grammaire, certes utile, n’est ni nouvelle, ni grande oeuvre : elle met à la disposition des adultes qui veulent apprendre le luxembourgeois une grammaire de base composite et minimale, façonnée à partir des données d’ouvrages pas toujours bien cités (carton rouge !) ni bien compris (carton jaune !).
Ultime anomalie, celle de vouloir faire passer ce petit ouvrage comme "Referenzbuch der luxemburgischen Sprache" selon le titre du Luxemburger Wort (24-05-2005): voilà encore la culture de l’ambiguïté : un jeu sur les mots ! Car pour le lecteur attentif du livre certainement utile aux apprenants, mais insuffisant pour des formateurs, ce manuel ne peut être ni modèle, ni norme. D’abord en raison des erreurs qu’il contient : la partie sur la prononciation et sur la liaison par exemple sont d’une étonnante faiblesse, et le chapitre 2 sur l’orthographe (abusivement édicté comme émanant du CPLL, car c’est pour l’essentiel la traduction de la 9ème édition du fascicule bric-à-brac de Josy Braun) n’est qu’un tissu d’annotations juxtaposées où manquent les principes de cohérence et les sources consultées. Un autre défaut frise, pour moi, la désinvolture à l’égard des acquéreurs du livre. Au regard du titre, ceux-ci pourraient s’attendre à trouver dans le manuel au moins l’essentiel des "temps primitifs" des verbes, ainsi que des listes concernant les divers types de pluriel des noms. Mais non ! Pour les verbes, le lecteur est renvoyé cavalièrement à un livre à venir (sosie d’un autre Bescherelle, qui décidément fournit de bons modèles !) et, pour le reste, on suppose qu’il lui faudra acquérir à part un livre d’exercices et un lexique bilingue adéquat (je recommande bien sûr Luxdico.com oublié volontairement dans la bibliographie). Plus grave encore : les rédacteurs ont suivi de si près leurs modèles de grammaire allemande qu’ils passent souvent à côté de ce qui fait l’originalité de la langue luxembourgeoise : leurs descriptions (ils parlent de règles) sont à vrai dire peu expliquées par des principes linguistiques généraux ou contrastifs qui, on le sait, sont si importants dans les grammaires destinées aux adultes. Là encore, le point de vue de grammairiens professionnels aurait été le bienvenu.
Tant qu’au Luxembourg, on continuera à bricoler (à grands frais et à grandes exclusives) des produits de cette sorte, certes attrayants et utiles, mais insuffisamment fondés sur la rigueur et sur une recherche scientifique de qualité, la langue luxembourgeoise ne sera considérée que sous l’angle folklorique et, malheureusement, elle ne sera guère prise au sérieux, en dépit des rhétoriques pathétiques et des ambiguïtés grandiloquentes. Une grande œuvre, et c’est l’expérience qui l’enseigne, ne commence jamais par sa phase de vulgarisation ! Dans un Ministère de l’Education Nationale, on devrait aussi le savoir.
François Schanen, professeur d’université émérite
Montpellier III (France)
Professeur émérite François SCHANEN
docteur d'Etat,
agrégé d'allemand
membre honoraire de l'Institut Grand-Ducal du G.D. de Luxembourg
Université Paul Valéry, Montpellier III (France)
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